semble aussi gue la nourriture est en train de perdre son statut identitaire, au
moins en ce qui concerne l’identité collective, francophone et catholique, repliée
sur le foyer et les valeurs familiales. Elle n’inclut pas nécessairement la com¬
mensalité ni l’idée d’appartenir 4 une communauté définie. Une autre identite
émerge, notamment: celle des habitants d’une ville industrielle.
Ce décalage entre les valeurs de la ville et celles de la campagne est, d’ailleurs,
représenté de maniére évidente par le fossé des générations entre les deux
personnages principaux féminins: Florentine et Rose-Anna Lacasse, sa mére
; cet aspect a été examiné par Novella Novelli. Fidéle aux valeurs traditionnelles,
Rose-Anna reste liée au foyer, comme la majorité de femmes de sa génération
issues du milieu rural. Par contre, sa fille perçoit ce mode de vie comme un
«long voyage gris, terne, que jamais, elle, Florentine, n’accomplirait » (Roy,
Bonheur d’occasion 122). Dans cette méme perspective s’inclut le dégotit de
Florentine pour l’aspect misérable de la cuisine de sa mère, comme preuve de
la misère dans laquelle vit sa famille et dont elle souhaite à tout prix s'échapper:
«Depuis longtemps, elle ne voyait sa mère qu’à la maison, penchée sur la poêle
de cuisine» (121). La cuisine représente, en effet, le lieu réservé aux femmes
dans les familles traditionnelles — «elle, courageuse, ramassait déjà des poêles,
des chaudrons, des marmites » (286) —, ce mode de vie était vu, par la généra¬
tion de Florentine déja, comme quelque chose de dépassé.
Dans son recueil de contes Ces enfants de ma vie, publié en 1977 et traitant
de ses expériences d’institutrice dans les années 1930, la nourriture et les ha¬
bitudes alimentaires sont représentées ici aussi comme composante naturelle
de l’identité nationale, mais aussi du processus de l’assimilation. Elles y sont
liées a certaines pratiques culturelles, 4 la ville autant qu’a la campagne, et
permettent de reconstruire le paysage culturel de l'époque.
De cette manière, nous apprenons que les enfants des immigrants italiens
mangeaient «l'ail, le ravioli, la réglisse» (Roy, Ces enfants de ma vie 30) ;
qu'une institutrice offrait une pomme aux élèves pour les réconforter (22) ;
que les élèves d’origine polonaise voulaient offrir aux institutrices une boîte
de chocolats pour Noël (36) ; qu’en tant qu'institutrice, elle, à son tour, leur
offrait «une poignée de bonbons, trois ou quatre noix de Grenoble, un or¬
teil de Nègre, un fruit, pomme ou orange, et quelque petit sifflet de métal
ou autre rien semblable » (43). Autant de détails marginaux de prime abord,
mais précieux pour la reconstruction du contexte culturel de cette époque.
L'écrivaine nous dévoile aussi l’aspect intérieur des magasins alimentaires
dans les quartiers ouvriers à l'époque. Notamment, «le stock, faute d'espace
de rangement, ou par négligence, reste interminablement en vrac, par terre,
dans les coins, ou pêle-mêle dans des vitrines crasseuses, le chocolat voisinant
avec le savon et les corn-flakes » (36).
L'objectif de la narratrice, en tant qu'institutrice, était d’assimiler les élèves
immigrants dans l’environnement canadien (Chapman 68). Lorsqu'elle peint