Dans ce dernier écrit c’est la signifiance exceptionnelle de la trace et « l’ordre »
personnel qui est à ses origines qui illustrent que le visage n’est pas (une)
representation (derobant l’Autre de son Altérité). Le débordement de notre pensée
relative à l'Autre, c’est-à-dire le fait que l’Autre ne peut pas être phénoménalisé
et que l’intentionnalité ne vaut donc pas grand-chose à son propos, n’est possible
que si le visage émerge devant nous de l’au-delà du monde, de cette dimension
temporelle que nous avons analysée ci-dessus, c’est-à-dire d’un passé suraccompli
dont aucune mémoire ne peut suivre la trace. C’est là que « toute énormité, toute
la demesure, tout l’Infini de l’absolument Autre, échappant à l’ontologie!?»,
c'est-à-dire tout ce qui est transmis par le visage, a ses origines. La dimension
du passé infini dont vient le visage, se présente donc comme une trace
(rétentionnelle) qui, comme nous allons le voir par la suite, grâce à cette origine
justement, est capable de signifier dans un ordre différent de celui du signe, sans
saisir et sans révéler quelque chose, permettant ainsi 4 Lévinas de remédier aux
contradictions relatives au langage du visage, auxquelles il s’est heurté. « Mais
si la signifiance de la trace ne se transforme pas aussit6t en droiture qui marque
encore le signe — lequel révéle et introduit l’Absent signifié dans l’immanence
— cest que la trace signifie au-delà de l'être. ’L’ordre” personnel auquel nous
oblige le visage est au-delà de l'être.» Bref, selon la conception lévinassienne
c'est l'être transcendant le monde, l’être absolu/absout qui laisse une trace après
soi, et comme cette existence n’a jamais été présente, elle nous aide à comprendre
notre rapport à l’infiniment Autre, voire, même à l'infini. Et c’est là qu’une des
spécificités de la trace s'avère particulièrement utile du point de vue de notre
interrogation : étant donné qu'elle est l’un des éléments constitutifs des relations
temporelles susmentionnées, dans la trace notre monde se penche vers le passé,
ce qui a pour conséquence que ce temps habituellement irreprésentable (ce passé
immémorial) se voit tout de même et d’une certaine manière représenté dans
notre monde.
L’interpénétration du temps et de l’espace est d'autant plus révélatrice que
l'interprétation lévinassienne de l’œuvre de Descartes aborde également certains
aspects importants des questions de l'extension et de la spatialité, de par le fait
que dans l’idée de l’infini ce dernier vocable ne se référe pas 4 une quelconque
B E. Lévinas, La signification et le sens. In E. Lévinas, Humanisme de lautre homme. Paris, Fata
Morgana, p. 65.
13 Levinas, ibidem, p. 65. Et aussi: « Ne repondons-nous pas en présence d’Autrui a un “ordre” dont
la signifiance demeure dérangement irréversible, passé absolument révolu ? Une telle signifiance est
la signifiance de la trace. L’au-delä dont vient le visage signifie comme trace. Le visage est dans la
trace de l’Absent absolument révolu, absolument passé, retiré dans ce que Paul Valéry appelle « profond
jadis, jadis jamais assez » et qu’aucune introspection ne saurait découvrir en Soi.» p. 74.