tsar et quelques riches boyards russes”®. On sait que Francois II Rakóczi au début
du XVIII‘ siécle, alors qu il essayait de libérer la Hongrie du joug des Habsbourg,
offrit du tokay à Pierre le Grand, à Louis XIV, à Charles XII de Suède, à Frédéric
ler de Prusse, à la reine Anne d'Angleterre”. Ce fut un vin très apprécié dans
toutes les cours européennes, ce qui valut au tokay la gratification suivante : Vinum
regum, rex vinorum (« le roi des vins et le vin des rois »).
Au XIX siècle le mécanisme continue et la haute aristocratie hongroise se fait
partout en Europe et surtout en France, ambassadrice du tokay et cela surtout si
elle possède des propriétés dans le vignoble. Cette histoire un peu extraordinaire
publiée en 1808 dans l'{/manach des Gourmands en atteste :
« Le prince d’Esterhazy possesseur des premiers crus de Tokay, et l'un des plus
riches propriétaires de l’Europe était à Paris vers 1770, y donnait souvent à
manger, et faisait boire du vin de Tokay qu’il avait apporté ou fait venir de ses
terres. Un jour M. M..., qu’il honoraït d’une bienveillance particulière diînait
chez lui, et la conversation tombant sur le vin, il dit au prince qu’il pouvait se
flatter d’en avoir dans sa cave d’aussi bons que celui de S. A. Une espèce de défi
s'établit sur cette assertion, et se termina par l’envoi que M. M... fit de son do¬
mestique chez lui pour lui en rapporter une bouteille. Cette bouteille dégustée
avec attention, et même avec une prévention défavorable, tous les convives, et
surtout le prince, avouèrent que c'était du véritable vin de Tokay et qu’il était
excellent. On la but jusqu’à siccité, et lorsqu'il y eut plus moyen de se dedire,
M. M... avoua que ce prétendu vin de Tokay n’était autre que du vin cuit de
Provence (probablement de La Ciotat), qu'il avait depuis quatre ans dans sa
cave. Le prince fut extrêmement surpris de cette similitude ; mais loin de s’en
fâcher, il pria M. M... de lui faire expédier, à Presbourg, une barrique de ce
même vin, qu'il aurait sans doute fait boire dans le pays même pour du vin de
Réelle ou non, cette histoire est intéressante dans la mesure où elle nous montre
les rapports qui s'étaient établis aux XVIII et XIX* siècles entre la France et la
Hongrie et elle atteste des similitudes qui pouvaient exister au niveau de cer¬
taines pratiques. Ici, il est question du vin de La Ciotat dont les méthodes de
vinification, sont pourtant bien éloignées de celles du tokay. Cet extrait montre
cependant que les grands propriétaires de vignobles circulaient beaucoup à travers
l’Europe et que les repas qu’ils organisaient étaient l’occasion de diffuser leurs crus
et de les promouvoir. C’est probablement d’ailleurs de cette manière que, depuis
le XVII siècle, le tokay s’est taillée, en France mais surtout en Europe, une solide
réputation. L'autre élément intéressant de cette anecdote est la falsification des vins
puisque l’on fait passer pour du tokay des vins français sans prendre conscience
38 István Lázár Istvan, Petite histoire de la Hongrie, Budapest, Corvina, 1996, p. 129.
# Marguerite Figeac-Monthus, « Corps et âme du vin (XVII-XVIIF siècles) », in Françoise Argod-Dutard,
Pascal Charvet ef Sandrine Lavaud {dir.), Voyage aux pays du vin, Paris, Robert Laffont, coll. « Bou¬
quins », 2007, p. 533-562
3° Almanach des Gourmands..., 1807, p. 151-152.